brigaut

Nicolas BRIGAUT

Flibustier français (île de Ré, v. 1653 - San Agustín, Floride, juin 1686).

Marin de métier et protestant, Brigaut vint aux Antilles, pour la première fois, à la fin des années 1670. Le navire qui l'y porta avait armé au Havre et se rendait à la Martinique pour y charger du sucre. En route, il se perdit en mer, à une cinquantaine de lieues de Puerto Rico. Son équipage fut alors repêché par deux petits bâtiments qui mena les naufragés à l'île de la Tortue. De là, Brigaut passa au Petit-Goâve, mais il ne resta que quelques jours à la côte de Saint-Domingue. Il en partit sur l'un des vaisseaux corsaires que rassembla le gouverneur de Saint-Domingue au début de 1678 en prévision d'une expédition contre l'île néerlandaise de Curaçao. Cette entreprise, commandée en chef par le comte d'Estrées, se termina en mai de la même année par le naufrage de plusieurs vaisseaux du roi et flibustiers sur les récifs de l'île d'Avès. Le flibustier à bord duquel se trouvait Brigaut participa ensuite au pillage des établissements espagnols du lac de Maracaïbo, que plusieurs flibustiers de la flotte d'Estrées entreprirent sous les ordres du sieur de Granmont après le naufrage de l'île d'Avès.

Le flibustier avec lequel Brigaut fit sa première expédition pourrait être Granmont lui-même, mais ce n'est pas sûr. Le fait qu'il connut, au Petit-Goâve, Alonso de Avecilla, un Espagnol qui guida le capitaine Bréha lors de la descente que celui-ci fit en Floride en mars 1683, laisse croire qu'il se trouvait à Saint-Domingue dans les derniers mois de cette année-là. Cela est pratiquement certain, puisque Brigaut fut ensuite quartier-maître sur La Paz, autrement dite La Mutine, un vaisseau espagnol qui fut commandé par le capitaine Michel Andresson à compter de sa prise par des flibustiers de Saint-Domingue, à la côte de Carthagène, en décembre 1683. Or Michel avait quitté le Petit-Goâve quelques semaines avant cette capture au sein d'une flotte commandée par Laurens De Graff. C'est à ce titre de quartier-maître que Brigaut apparaît dans la liste de l'équipage de la Mutine dressée par un officier des douanes à Boston, lors de l'escale de la Mutine dans ce port en septembre 1684. Brigaut profita de ce séjour en Nouvelle-Angleterre pour se porter acquéreur d'un bateau de quarante tonneaux, qu'il monta ensuite comme capitaine.

Vers octobre 1684, Brigaut, au commandement de son petit bâtiment et sûrement en compagnie de son ancien chef Michel, s'arrêta à l'île de la Tortille, à la côte de Caracas, où Granmont, sur l'ordre du sieur de Cussy, nouveau gouverneur de Saint-Domingue, avait donné rendez-vous à tous les flibustiers pour une nouvelle entreprise commune contre les Espagnols. Plus de 800 hommes se réunirent à la Tortille. Mais voyant que Granmont ne se présentait pas, les flibustiers qui s'y étaient réunis se séparèrent bientôt, plusieurs d'entre eux ayant pris le parti de passer à la mer du Sud par l'isthme de Panama. Quant à Brigaut, il retourna au Petit-Goâve où il arriva apparemment durant l'escale qu'y fit La Salle, en route pour fonder une colonie à l'embouchure du Mississippi. Arrivé au Petit-Goâve, au plus tard en décembre 1684, Brigaut en repartit vraisemblablement en février de l'année suivante, son bateau servant à entreposer de la farine, du vin et de l'eau-de-vie pour la flotte de Granmont. Sous les ordres de ce dernier, Brigaut participa à la prise de San Francisco de Campêche, étant au nombre de ceux qui débarquèrent pour donner l'assaut à la ville, le 7 juillet 1685.

Durant l'occupation et le pillage de Campêche (jusqu'au 26 août 1685), les flibustiers renflouèrent une galiote de quarante rames et armée de deux canons, que les Espagnols avaient sabordée à l'arrivée des flibustiers dans le port. Puisque c'était avec ce type de bâtiments allant à rames et à voiles, que les Espagnols de Campêche chassaient les navires étrangers, particulièrement les français, Granmont décida de l'envoyer en présent au gouverneur Cussy. Brigaut reçut alors le commandement de cette prise, avec ordre d'aller la conduire à Saint-Domingue, s'y embarquant avec une cinquantaine d'hommes. Il suivit ensuite les autres bâtiments de la flotte de Granmont, qui appareillèrent de Campêche dans les premiers jours de septembre, et fut l'un des capitaines qui rejoignirent leur chef au rendez-vous l'île de Mujeres. De là, contrairement aux ordres reçus et pour une raison inconnue, Brigaut ne rentra pas comme prévu à Saint-Domingue. Il alla plutôt retrouver Granmont qui avait gagné l'île de Roatan, dans le golfe des Honduras, pour y caréner son vaisseau Le Hardi.

Après un séjour de plusieurs semaines dans les Honduras, Brigaut en appareilla en compagnie du Hardi et d'un sloop, vraisemblablement en mars 1686. Leur destination: les côtes de la Floride. Ne devaient-ils pas rentrer à Saint-Domingue comme le leur avait ordonné le gouverneur Cussy par lettre quelques semaines auparavant? Oui, mais l'entreprise de Campêche en avait déçu plusieurs. Déjà au rendez-vous de Mujeres, certains des équipages avaient choisi de poursuivre la course malgré les ordres reçus. En secret, une nuit, dans sa cabine, Granmont aurait informé Brigaut que son intention était de se rendre à Charleston, le principal port de la jeune colonie britannique de Caroline pour y recruter quelques centaines d'hommes et, avec ce renfort, attaquer San Agustín, la capitale de la Floride. Ensuite seulement l'on rentrerait à Saint-Domingue.

En Floride

En avril 1686, les trois bâtiments flibustiers arrivèrent aux côtes de la Floride. Le 30 de ce mois, sur ordre de Granmont, Brigaut fit approcher sa galiote de la barre de Matanzas, à une vingtaine de kilomètres au sud de San Agustín afin de faire des prisonniers qui puissent les guider à cette ville. Trompé par le pavillon espagnol qu'arbora Brigaut et une invitation à venir à bord lancée en castillan par l'un des flibustiers, quatre soldats espagnols venus dans un canot à la rencontre de la galiote furent pris. Après cette capture, Brigaut fit descendre à terre plusieurs de ses quarante-cinq hommes pour chercher des vivres, lesquels étaient guidés par un mulâtre qui avait accompagné en ces lieux le défunt capitaine Bréha trois ans auparavant.

De leur côté, Brigaut et le reste de sa compagnie torturèrent deux de leurs prisonniers pour en tirer des informations sur San Agustín. Les flibustiers envoyés à terre revinrent bientôt, avec peu de vivres, mais avec plusieurs prisonniers, surtout des Indiens et aussi un autre Espagnol. Ils apprirent aussi à leur capitaine qu'ils avaient épié vingt-cinq soldats espagnols. Il s'agissait d'une première troupe dépêchée en hâte de San Augustin par le gouverneur Juan Márquez Cabrera. En effet, les vigies de Matanzas étaient allés donner l'alerte à la capitale dès l'arrivée de la galiote, suspectant que ceux qui la montaient étaient des pirates.

Vers la fin de l'avant-midi du lendemain 1er mai, ces vingt-cinq soldats furent rejoints à Matanzas par seize autres sortis eux aussi de San Agustín. Tous ensemble ils engagèrent alors le combat contre Brigaut et ses gens qui vinrent à eux dans deux canots. Ce premier affrontement, qui dura quatre heures, tourna au désavantage des Espagnols, qui eurent quatre blessés et un mort. À la fin, les flibustiers se retirèrent à bord de leur galiote, laissant les Espagnols camper sur la plage.

Durant la nuit, de fortes vagues poussèrent la galiote sur la barre de Matanzas, où elle s'échoua. Cet accident obligea Brigaut à retourner à terre dès le lendemain 2 mai. Sous le feu nourri des Espagnols, les flibustiers, avec leurs armes, gagnèrent la plage où ils se retranchèrent à l'abri de trous qu'ils creusèrent dans le sable. Quoique renforcés par une cinquantaine de leurs compatriotes en armes, les Espagnols durent une fois encore céder le terrain aux flibustiers, qui leur tuèrent ou blessèrent cette fois-là une dizaine des leurs.

Après ce second combat, les flibustiers retournèrent à nouveau sur la galiote. Ne pouvant dégager le bâtiment des récifs, Brigaut résolut de l'abandonner. Il envoya alors cinq de ses hommes dans un canot vers le Hardi et le sloop qui mouillaient un peu plus au sud sur la côte. Par ces hommes, Brigaut faisait demander à Granmont de lui envoyer le sloop pour les prendre, son équipage et lui, au lagon de Mosquitos, à un peu plus de 50 kilomètres au sud. Profitant de la nuit nuageuse et pluvieuse, qui dissimulait ses manoeuvres aux Espagnols, Brigaut, ses hommes et leurs prisonniers gagnèrent la rive et commencèrent leur marche vers le sud, à destination de Mosquitos.

Le 3 mai, vers midi, Brigaut fit une halte à une vingtaine de kilomètres de son objectif. Une cinquantaine d'Indiens approchèrent alors les flibustiers et les invitèrent à leurs canots pour partager leurs vivres. Mais Brigaut suspecta quelque piège, et il prévint ses hommes de ne pas faire confiance aux nouveaux venus. En effet, sans avertissement, les Indiens lancèrent leurs flèches sur les flibustiers, en blessant six sur le coup. Aussitôt, Brigaut ordonna à ceux des siens encore valides de tirer sur les Indiens qui prirent la fuite. Et, avec un canot laissé sur la plage, les flibustiers traversèrent la barre pour attendre l'arrivée du sloop.

Comme Brigaut l'avait suspecté, cet attaque n'était destiné qu'à libérer ses prisonniers. L'un de ceux-ci, un Indien d'Apalache, profita en effet de l'occasion pour s'enfuir et il arriva à San Agustín le 6 mai. Fort des nouvelles informations que cet homme lui apportait au sujet des mouvements et des intentions de ses ennemis, le gouverneur Cabrera envoya le capitaine Francisco de Fuentes à la tête de 50 hommes pour les surprendre à Mosquitos avant que le sloop ne vienne les y cueillir.

Entre-temps, Brigaut, arrivé à Mosquitos, attendait toujours le sloop qu'il avait demandé à Granmont. Avec 19 de ses gens, il avait quitté la barre de Mosquitos à la nage, avec leurs armes et leurs munitions dans des sacs à l'épreuve de l'eau, pour gagner la plage d'Ayamon, sur la rive. Ils furent ainsi facilement pris par Fuentes et ses soldats lorsque ceux-ci présentèrent à Matanzas vers le 8 mai. Dans la bataille, les Espagnols les tuèrent presque tous, à l'exception de Brigaut et d'un flibustier noir. Leurs 19 camarades restés sur la barre de Mosquitos furent encore plus malheureux. Aucun ne sortit vivant de l'attaque de Fuentes et sa troupe, lesquels, dans leur fureur, tuèrent même trois de leurs compatriotes, un mulâtre et un noir, qui étaient prisonniers des flibustiers.

Fuentes mena ses deux prisonniers à San Agustín, de même qu'un garçon de neuf ans, le seul autre survivant du massacre perpétré à Mosquitos par ses hommes. Le 30 mai, en présence du gouverneur Márquez Cabrera, les deux flibustiers subirent leur interrogatoire. Ce fut d'abord au noir prénommé Jacques de répondre aux questions des Espagnols, puis vint le tour de Brigaut. Le gouverneur fut étonné d'apprendre que c'était Brigaut qui commandait la galiote corsaire, car, selon les informations qu'il avait obtenues de l'Indien qui avait échappé aux flibustiers à Mosquitos, il croyait qu'il s'agissait du renégat Avecilla, lequel avait conduit Bréha trois ans auparavant. Cette méprise expliquait, en partie, la cruauté dont avaient fait preuve Fuentes et ses hommes en tombant sur les flibustiers à Mosquitos, désirant faire payer sa traîtrise passée à leur compatriote. Réinterrogé le lendemain, Brigaut avoua qu'il avait bien connu Avecilla, avant la mort de celui-ci, deux ans et demi plus tôt!

Plus important, cependant, le capitaine flibustier révéla les visées de son chef Granmont sur la capitale de la Floride. Son témoignage apportait aussi des informations non moins inquiétantes sur la colonie de La Salle au Mississippi, venant confirmer les avertissements que Cabrera avait reçus de Mexico. Le témoignage de Brigaut allait déterminer Cabrera à envoyer une petite expédition à la recherche de La Salle et de ses colons, mais d'abord il lui fallait régler le sort de ses deux prisonniers.

La France et l'Espagne étaient en paix depuis presque deux ans. Aux yeux de Cabrera, les actions et les intentions de Brigaut, de ses compagnons et de leurs associés n'étaient que pirateries déclarées. Ainsi le gouverneur signa les condamnations à mort des deux flibustiers: Brigaut et son camarade noir furent pendus le jour même, 31 mai, ou le lendemain. La nouvelle du massacre de Mosquitos et des exécutions de San Agustín ne fut connue à Saint-Domingue qu'un an plus tard.

© Raynald Laprise, 2002.


sources
  • Archives nationales, Colonies, C9A 1.
  • Archivo general de Indias, Mexico 56/1/26.
  • Calendar of State Papers, colonial series: America and West Indies 1574-1733, Public Record Office, Londres, 1862-1939, 27 vol.
  • WEDDLE, Robert S., Wilderness Manhunt: The Spanish search for La Salle, University of Texas Press, Austin & London, 1973 , 291 p.

remerciements

Jacques Gasser, d'Alsace (France), un spécialiste de la flibuste, qui a eu l'extrême gentillesse de me communiquer que Brigaut fut quartier-maître sur le vaisseau de Michel Andresson en 1684.

Figures de proue
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Un dictionnaire de la flibuste proposé par Le Diable Volant