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René Domergue

(dir., avec les élèves de première Économique et Sociale du Lycée Montaury), Jean-Michel Laskewycz (Coll.)

La Rumeur de Nîmes, dix ans après l'inondation (Préface de Jean-Bruno Renard). Aix-en-Provence, Edisud, 1998, 95 p.

Un tout petit livre (en nombre de pages), mais exemplaire. D'abord parce que, quelques jours seulement après la terrible inondation de Nîmes, le 3 octobre 1988, René Domergue et ses élèves eurent le courage de mettre en pratique cette «sociologie du présent» qu'on sait indispensable depuis la célèbre enquête d'Edgar Morin sur la «Rumeur d'Orléans». Et donc, ils ont mené une enquête orale sur un sujet aussi périlleux que douloureux : les «bruits» et rumeurs de désinformation tournant autour du nombre réel des noyés, qui aurait été bien supérieur aux chiffres annoncés officiellement (9 morts). Cette enquête, ils l'ont reprise six mois après, puis dix ans plus tard (auprès de 2050 personnes), ce qui leur permet d'apporter une contribution remarquable à l'étude des mécanismes de la mémoire collective, comprise comme «construction sociale des souvenirs d'un événement par un groupe», ainsi que le rappelle utilement Jean-Bruno Renard en sa préface. Les résultats montrent clairement que la rumeur («On nous cache la vérité!») &endash;en réalité de l'odre de la croyance&endash; s'appuie sur le «témoignage» de nombreux ADUA (Amis d'un Ami) rapportant des légendes invérifiées: Les voitures contenant des cadavres sont remises à l'eau avec un ballon permettant de les repérer pour les repêcher à la nuit! Une jeune fille a été aspirée par une bouche d'égoût! Le cadavre du professeur Untel a été vu à la morgue! Un car d'Allemands a été emporté par les flots! Les rats dévorent des enfants! Un pompier a vu un car d'handicapés au fond de la Fontaine! «On» fait pression sur les familles ou les fonctionnaires pour les faire taire! La préfecture se charge d'intimider ceux qui veulent en savoir plus!... etc. Quand les sources de ces pseudo-informations ont pu être vérifiées, à chaque fois elles ont été réduites à néant. Et, dix ans après la phase d'envahissement (c'est-à-dire la période durant laquelle la plupart des gens pensaient que le nombre des noyés ne pouvait qu'être très élevé, étant donné le caractère «apocalyptique» de l'inondation), ces récits ne se colportent plus, car la croyance a fini par se «sédimenter» pour devenir une idée reçue. Exemplaire, ce petit livre l'est aussi par les analyses qui suivent la sobre description des faits et les résultats de l'enquête. On retiendra notamment que, la rumeur étant un processus de communication essentiellement émotionnel, elle est régie par un effet de cliquet: «L'information ne circule que dans un sens, celui de l'amplification de la rumeur. Les responsables ne sont crédibles que s'ils étayent la rumeur. Par contre, tout démenti est interprété comme la preuve qu'ils mentent. Il vient à son tour renforcer la rumeur» (p. 59). Du reste, après la publication d'une première version de ce livre, celle qui suivit la toute première enquête, ses auteurs-lycéens apprirent à leurs dépens que le «démontage» d'une rumeur, sa contestation et son démenti ne font souvent que l'alimenter encore. Mais ils ont aussi appris, fort heureusement, que la quête de la vérité passe par la résistance aux idées reçues: enseignement essentiel qu'ils ont partagé avec leurs professeurs, et qu'ils font maintenant partager au plus grand nombre. Merci à eux.

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