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Aide au Bac de Français




Le théâtre du XVIIe siècle


Dom Juan ou le festin de Pierre, Molière. Scène II, Acte I.




DOM JUAN : Quoi ? Tu veux qu'on se lie à demeurer au premier objet qui nous prend, qu'on renonce au monde pour lui, et qu'on n'ait plus d'yeux pour personne ? La belle chose de vouloir se piquer d'un faux honneur d'être fidèle, de s'ensevelir pour toujours dans une passion, et d'être mort dés sa jeunesse, à toutes les autres beautés qui nous peuvent frapper les yeux : non, non, la constance n'est bonne que pour des ridicules, toutes les Belles ont droit de nous charmer, et l'avantage d'être rencontrée la première, ne doit point dérober aux autres les justes prétentions qu'elles ont toutes sur nos cœurs. Pour moi, la beauté me ravit par tout où je la trouve ; et je cède facilement à cette douce violence, dont elle nous entraîne ; j'ay beau être engagé, l'amour que j'ay pour une belle, n'engage point mon âme à faire injustice aux autres ; je conserve des yeux pour voir le mérite de toutes, et rends à chacune les hommages, et les tributs où la nature nous oblige. Quoi qu'il en soit, je ne puis refuser mon cœur à tout ce que je vois d'aimable, et dés qu'un beau visage me le demande, si j'en avais dix mille, je les donnerais tous. Les inclinations naissantes après tout, ont des charmes inexplicables, et tout le plaisir de l'amour est dans le changement. On goûte une douceur extrême à réduire par cent hommages le cœur d'une jeune beauté, à voir de jour en jour les petits progrès qu'on y fait ; à combattre par des transports, par des larmes, et des soupirs, l'innocente pudeur d'une âme, qui a peine à rendre les armes ; à forcer pied à pied toutes les petites résistances qu'elle nous oppose, à vaincre les scrupules dont elle se fait un honneur, et la mener doucement, où nous avons envie de la faire venir. Mais lors qu'on en est maître une fois, il n'y a plus rien à dire, ni rien à souhaiter, tout le beau de la passion est fini, et nous nous endormons dans la tranquillité d'un tel amour, si quelque objet nouveau ne vient réveiller nos désirs, et présenter à notre cœur les charmes attrayants d'une conquête à faire. Enfin, il n'est rien de si doux, que de triompher de la résistance d'une belle personne ; et j'ay sur ce sujet l'ambition des Conquérants, qui volent perpétuellement de victoire en victoire, et ne peuvent se résoudre à borner leurs souhaits. Il n'est rien qui puisse arrêter l'impétuosité de mes désirs, je me sens un cœur à aimer toute la terre ; et comme Alexandre, je souhaiterais qu'il y eut d'autres mondes, pour y pouvoir étendre mes conquêtes amoureuses.


EXPLICATION :
Scène 1 : Apparition de Dom Juan pour ramener le valet à sa juste place (ton autoritaire de DJ). Il doit se « justifier » aux yeux du spectateur, séduit et inquiet. à Homme à la fois séduisant (langage) et inquiétant (il abandonne Elvire). Apologie de sa conduite.

I) L’homme libre, le conquérant
Liberté illimitée (image finale du conquérant). Cette liberté passe forcement par la critique des valeurs admises.

1°/ Refus des valeurs consacrées par la société et la religion
- critique des valeurs communément admises + inversion de ces valeurs. Valeur la plus critiquée par DJ : la fidélité (ennemie). Il n’est jamais fidèle : il veut la combattre (par son attitude) mais aussi la flétrir aux yeux des autres (termes dévalorisants : « se piquer ; faux honneur »).
- Selon lui : - passion unique = mort du désir et du mouvement (« mort dès sa jeunesse ; s’ensevelir pour toujours dans une passion »).
- mariage è énergique dénégation : « Non, non »
- Eloge jeunesse, spontanéité, profusion. Vieillesse = pire ennemie (double emploi : « beauté »).

2°/ Violence redoutable
Femme = objet d’un jeu purement conventionnel (rôle passif). Il veut bien se laisser dominer mais doit le faire en dernière instance (« je »). Il faiblit devant le spectacle de sa victoire. Langage purement artificiel ; aucun sentiment vrai. Passion unique = injustice pour les autres femmes. Il invoque la nature pour légitimer son comportement : elle lui autorise tout (hésitation constante entre je et nous). Il veut être « le maître du jeu » pour toujours. Orgueil incommensurable, jouit du spectacle de sa démesure (cf. "10000").

II) La leçon de séduction
- Ton subitement impersonnel (usage récurrent du pronom indéfini), froid et cruel.
- Vocabulaire guerrier quand il se dépeint en action : véritable antithèse par rapport à ce qui est dit de la sensualité et fragilité féminines.
è "petits progrès" : violence du séducteur sûr de ses fins. Vocabulaire féminin pour le salir. Appétit charnel : appétit puissance/domination. Il aime faire le mal et contient à peine sa violence. Appel irrésistible vers l’inconnu, l’aventure, la nouveauté après chaque nouvelle conquête.
- Comparaison à Alexandre (symbole de la démesure au 17ème) : même goût pour la débauche (=intempérance), l’activité dévorante, l’ambition, actes insensés. Mais Alexandre meurt prématurémentà DJ incapable de lire une préfiguration de la sienne (orgueil). Quand il l’évoque, rythme plus ample, ton emphatique.
- Mais le ridicule est perceptible (« je me sens un cœur à aimer toute la terre » : hyperbole). Homme frivole dépourvu de gravité. Il est son seul interlocuteur : il se persuade de la pertinence des comparaisons.

III) La subtilité langagière
- Pouvoir du langage immense (réflexion Charlotte, acte II, scène 2 ; « Mon Dieu, je ne sais si vous dîtes vrai ou non ; mais vous faîtes que l’on vous croit »). DJ possède l’art de persuader (manie à merveille la comparaison, l’hyperbole). Connaissance parfaite du langage précieux qui régit le monde conventionnel (où il est né) : emploi réitéré des mots « yeux, cœur » ; « objet, se piquer, dérober, ravir, mon âme, hommages, tribus, aimable, inclinations… » àvocabulaire au service de l’hypocrisie mais les femmes de le perçoivent pas d’emblée. Elles sont sensibles à l’esthète qui voue un véritable culte à la beauté.
- Certaines formules (« après tout, enfin ») montre le fat derrière l’aristocrate. Dès sa première entrée en scène, homme joyeux, sûr de lui, rebelle aimable (exclamations « quoi » et « non, non »). Homme de défis, un provocateur, retranché derrière son langage et son art. dans une société figée, il ne cesse de faire l’éloge du changement.

Personnage d’Elvire omniprésente : présence diffuse et dramatique le rend inquiétant. Mégalomane entièrement tourné vers son désir, retranché derrière son langage et son art. Être fiévreux, impatient et blasé : il s’aime lui-même et n’aime que lui. Ce narcissisme l’exclut de la société.
Spectateur séduit par son élégance de grand seigneur, son langage, son détachement souverain. (DJ sûr de son droit car il en est l’auteur, abondance des verbes). Il plaît par son insolence, il inquiète par son immoralisme. A l’issue de la tirade, le spectateur rejoint Sganarelle dans sa réaction.

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