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« Le curé et le mort », Fables, Jean de Lafontaine



Un mort s'en allait tristement
S'emparer de son dernier gîte;
Un Curé s'en allait gaiement
Enterrer ce mort au plus vite.
5 Notre défunt était en carrosse porté,
Bien et dûment empaqueté,
Et vêtu d'une robe, hélas! qu'on nomme bière,
Robe d'hiver, robe d'été,
Que les morts ne dépouillent guère.
10 Le Pasteur était à côté,
Et récitait à l'ordinaire
Maintes dévotes oraisons,
Et des psaumes et des leçons,
Et des versets et des répons:
15 Monsieur le Mort, laissez-nous faire,
On vous en donnera de toutes les façons;
Il ne s'agit que du salaire.
Messire Jean Chouart couvait des yeux son mort,
Comme si l'on eût dû lui ravir ce trésor,
20 Et des regards semblait lui dire:
Monsieur le Mort, j'aurai de vous
Tant en argent, et tant en cire,
Et tant en autres menus coûts.
Il fondait là-dessus l'achat d'une feuillette
25 Du meilleur vin des environs;
Certaine nièce assez proprette
Et sa chambrière Pâquette
Devaient avoir des cotillons.
Sur cette agréable pensée
30 Un heurt survient, adieu le char.
Voilà Messire Jean Chouart
Qui du choc de son mort a la tête cassée:
Le Paroissien en plomb entraîne son Pasteur;
Notre Curé suit son Seigneur;
35 Tous deux s'en vont de compagnie.
Proprement toute notre vie;
Est le curé Chouart, qui sur son mort comptait,
Et la fable du Pot au lait.



EXPLICATION:

- Fable : récit imaginaire didactique. Court récit (apologue) en vers dont on tire une moralité
- Thème : la fortune et ses revirements
- Particularité : fable inspirée d’un fait-divers. Il étoffe l’anecdote de Mme de sévigné en lui donnant une tonalité et une signification nouvelle ; rapport avec la fable précédente (cf. la morale). Enjeu : élargir la moralité
- Structure : 35 vers suivi d’une leçon de 3 vers, caractérisé par un retournement : des rêves s’échafaudent puis brutalement s’écroulent.

I)
n Deux personnages d’apparence symétrique ; symétrie réjouissante (vers 1, 3 : répétition)
n Vers 1 à 4 : Réalité bien différente : le mort est dévalorisé (2 vers à toile funèbre à la gaîté. Gaîté du curé à situation non-affligeante.
Lafontaine transfère les sentimentsà paradoxe : le mort est avide et cupide, " s’emparer " marque son empressement à être enterrer (faux en réalité).
Gaîté du curé déplacée = autre chose que désinvolture à s’acquitter de la corvée, mais Lafontaine retarde.
n Vers 5 à 28 : amplification de la donnée initiale : il développe dans le même ordre les infos déjà données.
· mort : il s’agit de s’en débarrasser au plus vite (cf. sujet de verbes passifs ; familiarité : "notre défunt" ; appitoiement de commande = artificiel : "hélas"). Mort = objet.
Alerte : pourquoi tant de soin à préciser que le mort est bien mort et quasiment déjà enterré ?
· curé : zèle de + en + suspect ("gaîment" discrédite "dévôtes" + vers 13 et 14 : accumulation de substantifs à caractère mécanique des prières).
- monologue ; relation explicite. "Monsieur le mort" respect moqueur. Il s’adresse au mort comme à une personne normale mais marque bien son impuissance : toute l’initiative lui est réservée, le client doit être satisfait, il s’en porte garant. Mot important = "salaire" à plus d’ambiguité
- "Messire Jean Chouart" : dans Pantagruel, c’est le nom du membre viril à curé avide, jouisseur, bon-vivant. Menace : "Jean"à "gros-jean comme devant" (fable du pot-au-lait) et "Chouart"à verbe choir qui rappelle la chute du pot-au-lait. Rapprochement confirmé par "couvait" que l’on retrouve dans la fable de Perette. Menace confirmée par le vers 19 : "lui ravir ce trésor"
- Appropritation assurée (cf. possessif "son mort" ; rime "mort-trésor"), mais on sent qu’il va en être bientôt privé.
- Profiteur : "j’aurais de vous". Les calculs sont détaillés (comme dans Perette) au discours direct et indirect libre (24à26) è Lafontaine prend un recul ironique, insiste sur ses penchants mais surtout sur la sensualité et l’amiguité de ses rapports avec les femmes.

II) Le revirement de fortune
· "Sur" à succession immédiate. Coïncidence trop belle : absence de lien logiqueàlogique du destin : le char a lui-même buté sur cette agréable pensée. Rapprochement à Perette ("Adieu char").
· Effet coquace et non tragique : - reprise de la sonorité de "Chouart" dans "choc"
- reprise de "son"à lien privilégié : son mort lui donne légitimement sa mort
- "tête cassée" = formule réjouissante
- reprise des sons : -c… -t (double : "tête")… -c = heurt du char
· 3 vers redondant : rapports hierarchiques rétablis ("Notre curé suit son seigneur")

III) La leçon
Surprise : - distance ironique annulée : "notre curé"à"notre vie" qui implique l’auteur et le lecteur
- de la mort on passe à la vie
Hémistiche "qui sur son mort comptait" porte à son comble l’effet :
- Ambiguïté de "comptait" : calculs du curé (cf. Perette) ou confiance qu’il lui portait, décue.
- Jeu possible entre "son mort" et sa mort sur laquelle il en comptait pas
Dernier vers consacre le jumelage des deux fables + réduction de la vieà la littérature
Fable aménagée de manière magistrale. Se moque avec verve d’un personnages présenté comme présomptueux.
Jubilation finale = réponse ironique à la jubilation du curé : mort présentée comme l’expression de la justice immanente plutôt que comme celle d’un Dieu irrité. C’est avec malice qu’il fait entrer le lecteur dans son jeu : il lui laisse attendre le dénouement par une série d’indices mais le retarde pour lui faire mieux savourer.

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