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Convaincre, Persuader et Délibérer


« Le Savetier et le Financier », Fables (1668-1694), Lafontaine (1621-1695)



Un Savetier chantait du matin jusqu'au soir:
C'était merveilles de le voir,
Merveilles de l'ouïr; il faisait des passages,
Plus content qu'aucun des sept sages.
5 Son voisin au contraire, étant tout cousu d'or,
Chantait peu, dormait moins encor.
C'était un homme de finance.
Si sur le point du jour parfois il sommeillait,
Le Savetier alors en chantant l'éveillait,
10 Et le Financier se plaignait,
Que les soins de la Providence
N'eussent pas au marché fait vendre le dormir,
Comme le manger et le boire.
En son hôtel il fait venir
15 Le chanteur, et lui dit: Or ça, sire Grégoire,
Que gagnez-vous par an? - Par an? Ma foi, Monsieur,
Dit avec un ton de rieur,
Le gaillard Savetier, ce n'est point ma manière
De compter de la sorte; et je n'entasse guère
20 Un jour sur l'autre: il suffit qu'à la fin
J'attrape le bout de l'année:
Chaque jour amène son pain.
- Eh bien que gagnez-vous, dites-moi, par journée?
- Tantôt plus, tantôt moins: le mal est que toujours;
25 (Et sans cela nos gains seraient assez honnêtes,)
Le mal est que dans l'an s'entremêlent des jours
Qu'il faut chômer; on nous ruine en Fêtes.
L'une fait tort à l'autre; et Monsieur le Curé
De quelque nouveau Saint charge toujours son prône.
30 Le Financier riant de sa naïveté
Lui dit: Je vous veux mettre aujourd'hui sur le trône.
Prenez ces cent écus: gardez-les avec soin,
Pour vous en servir au besoin.
Le Savetier crut voir tout l'argent que la terre
35 Avait depuis plus de cent ans
Produit pour l'usage des gens.
Il retourne chez lui: dans sa cave il enserre
L'argent et sa joie à la fois,
Plus de chant; il perdit la voix
40 Du moment qu'il gagna ce qui cause nos peines.
Le sommeil quitta son logis,
Il eut pour hôtes les soucis,
Les soupçons, les alarmes vaines.
Tout le jour il avait l’œil au guet; Et la nuit,
45 Si quelque chat faisait du bruit,
Le chat prenait l'argent: A la fin le pauvre homme
S'en courut chez celui qu'il ne réveillait plus!
Rendez-moi, lui dit-il, mes chansons et mon somme,
Et reprenez vos cent écus.



EXPLICATION:

La Fable met en général en scène plusieurs personnages (allégorie). Lafontaine évoque les bourgeois et les petites gens autour d’un thème daté mais central à son époque : le rôle de l’argent dans la société. Ce thème est décrit avec réalisme et humour. Cette fable permet de dresser des portraits pris sur le vif dans des scènes de la vie ordinaire, pittoresque et attachante.

I) Le plan de la Fable
n Vers 1 à 13 : situation initiale. Imparfait car situation récurente. Récit itératif, ou fréquentatif.
n Vers 14 à 33 : dialgue déterminant qui bouleverse la situation initiale, changement d’état pour un des deux personnages. Présent de narration à vivacité du dialogue
n Vers 34 à 43 : conséquences du changement. Le récit s’accélère. Passé simple + présent de narration à scène vivante + imparfait (44) à gravité de la situation.
n Vers 44 à 49 : renversement, retour à la situation initiale, conclusion de l’histoire.

II) Les 4 moments de la Fable
n La situation initiale : marquée par une disproportion sur le plan socio-économique (savetier = peuple qui peine ; financier = peuple riche). Le texte est placé dans la tradition antique sous le signe du paradoxe : le plus heureux n’est pas celui qu’on croit, l’humeur est en contradiction avec leur niveau social.
- Insistance sur la joie de vivre du savetier (cf. hyperboles 1 et 4). Idée de perfection (vers 2 et 3 symétriques) : artiste (cf. "passages") désinterressé, incarne le bonheur ("Setp sages" = bonheur), un bonheur communicatif ("c’était merveille") ; satisfait de son sort (cf. "plus content que").
- Fiancier malheureux, riche (expression dépreciative "tout cousu d’or"à populaire : ostentation ou avidité), antipathique car de mauvaise humeur (ni joie, ni sérénité). Asyndète (6 et 7)à c’est parce qu’il est riche qu’il est malheureux (relation de causalité) ; "c’était un homme de finance"= sentence ironique. Les biens simples ne sont pas moneyables. La contrepartie de l’argent c’est le souci qu’il cause.
n La fonction du dialogue : dialogue destiné à persuader, un des élements de la délibération. Mais Fonction perverse : le financier provoque le malheur du Savetier.
- Ton du passage plus sombre : financier grincheux et aussi cynique (cf. vers 10 et 13) et confirmation de ce cynisme : convoque de manière autoritaire, interroge avec perfidie car il sait que son offre = piège, il connaît la faiblesse des hommes. Il donne l’ordre de prendre l’argent. Réaction du savetier conforme aux attentes du financier. Rejet "Le chanteur" (15)à dépossédé des ses qualités.
- Certes encore enjoué au début, expressions + langues populaires à équilibre étonnant, reproches pathétiques (curé augmente le nombre fêtes à célébrer par le repos –cf. "chômer"-), insouciance et vitalité ("s’entasse, attrape, s’entremêlent, charge"= expressions pittoresques).
- Mais il est plus sensible à l’argent qu’il ne le dit et ne le croit (cf. hyperbole vers 34 à 36), naïf (vers 30) et crédule (cf. vers 34 à 36) à sa perte.
n Le renversement de situation :argentàperte de la parole et de la joie de vivre, le savetier devient comme le financier (cf. dépeint par la narration). Ton haletant ; asyndète constament pratiquée ; phrase nominale "plus de chant" ; vers 39, 40 : relation de causalité qui renvoie à celle des vers 6 et 7 ; énumération des maux et gradation (vers 42, 43) ; vie à martyre souligné par l’imparfait itératif du vers 44. Vers 44 à 46 : hallucinations amusantes et pathétiques : style indirect libre rend bien les pensées qui l’assiègent. Situation comique, en réalité inquiétante.
n Le rétablissement de la situation : sympathie du fabuliste pour la victime (cf. vers 46 : "pauvre"). Le Savetier a la nostalgie des vrais biens et n’hésite pas à rendre l’argent pour récupérer ces biens immatériels (il le demande sur un ton impérieux car il sait que ces biens sont les plus précieux : ils n’altère en rien ses sentiments et lui permet de demeurer sociable).

Cette fable est empreinte d’humour. Lafontaine montre que l’argent ne permet pas d’acquérir le bonheur, et y fait même obstacle. Il faut choisir entre argent et inquiétude ou pauvreté et insouciance. Le lecteur est séduit par el charme du diptyque et le rythme allègre de cette histoire qui finit bien. Lafontaine a peint l’humanité dans ses forces et ses faiblesses. Le mouvement du texte est didactique et doit inspirer au lecteur joie de vivre et optimisme.

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