DREAM TEAM SITE




Aide au Bac de Français




Le Mariage de Figaro (1785)
Beaumarchais (1732-1799)

Acte I scène 10




LE COMTE, plus embarrassé. – Tu te moques, ami ! L'abolition d'un droit honteux n'est que l'acquit d'une dette envers l'honnêteté. Un Espagnol peut vouloir conquérir la beauté par des soins; mais en exiger le premier, le plus doux emploi, comme une servile redevance, ah! c'est la tyrannie d'un Vandale, et non le droit avoué d'un noble Castillan.
FIGARO, tenant Suzanne par la main. – Permettez donc que cette jeune créature, de qui votre sagesse a préservé l'honneur, reçoive de votre main, publiquement, la toque virginale, ornée de plumes et de rubans blancs, symbole de la pureté de vos intentions: adoptez-en la cérémonie pour tous les mariages, et qu'un quatrain chanté en chœur rappelle à jamais le souvenir…
LE COMTE, embarrassé. – Si je ne savais pas qu'amoureux, poète et musicien sont trois titres d'indulgence pour toutes les folies...
FIGARO. – Joignez-vous à moi, mes amis !
TOUS ENSEMBLE. – Monseigneur! Monseigneur !
SUZANNE, au comte. – Pourquoi fuir un éloge que vous méritez si bien ?
LE COMTE, à part. – La perfide !
FIGARO. – Regardez-la donc, Monseigneur. Jamais plus jolie fiancée ne montrera mieux la grandeur de votre sacrifice.
SUZANNE. – Laisse là ma figure, et ne vantons que sa vertu.
LE COMTE, à part. – C'est un jeu que tout ceci.
LA COMTESSE. – Je me joins à eux, monsieur le Comte ; et cette cérémonie me sera toujours chère, puisqu'elle doit son motif à l'amour charmant que vous aviez pour moi.
LE COMTE. – Que j'ai toujours, Madame; et c'est à ce titre que je me rends.
TOUS ENSEMBLE. – Vivat !
LE COMTE, à part. – Je suis pris. (Haut.) Pour que la cérémonie eût un peu plus d'éclat, je voudrais seulement qu'on la remît à tantôt. (À part.) Faisons vite chercher Marceline.



EXPLICATION:


Introduction :
Le comte a fait des avances à Suzanne, la fiancée de Figaro, et celle-ci en a informé la comtesse et Figaro. Ces trois personnages tendent un piège au comte pour l’obliger à renoncer définitivement au doit de cuissage en présence de nombreux vassaux. Suzanne et Figaro désirent protéger leur couple de la convoitise du comte, tandis que la comtesse espère forcer son époux à rentrer dans le droit chemin.


I/ Les armes utilisées contre le comte

Figaro est un simple valet qui ne peut pas lutter à armes égales avec le comte. Il emploie donc la ruse et se sert des failles de son maître, qu’il connaît bien. Il sait en particulier que le comte est abusif et arbitraire alors qu’il veut donner de lui l’image d’un homme juste et honnête. Figaro, aidé de Suzanne et de la comtesse, utilise la foule des vassaux pour obliger le comte à se conformer à l’image qu’il veut donner de lui.

1) L’usage de la flatterie
Figaro utilise la flatterie, en honneur à cette époque dans les milieux courtisans. Certes, le comte n’est pas dupe aux paroles de son valet, mais il ne peut pas contredire l’image flatteuse qu’il donne de lui devant ses vassaux.
· Figaro insiste sur la sagesse du comte et sur la pureté de ses intentions. Mais en le flattant sur la ‘grandeur’ du ‘sacrifice’ qu’il fait en abolissant le ‘droit de cuissage’, il accable le conte en lui faisant sentir le poids de sa défaite.
· Suzanne à son tour vante la vertu de celui qui vient d’essayer de la séduire. Quand Suzanne évoque l’éloge qu’il mérite si bien, elle rappelle au comte de façon implicite qu’elle pourrait révéler la vérité ternissant ainsi son image
· Puis la comtesse renchérie sur la fidélité de son mari, mais elle est la seule à laisser percer son ironie par le temps du verbe qu’elle utilise. Elle évoque ‘l’amour charmant que vous aviez pour moi’ et non celui qu’il a.
Les trois flatteurs composent un portrait du comte qui correspond à l’image qu’il veut donner mais qui constitue en fait un contre-portrait du personnage qui est menteur, arbitraire et volage.

2) L’usage de la foule et des symboles
· Figaro sait mener la foule et s’adresse à elle de façon à faire pression sur le comte. Il n’hésite pas à couper la parole à son maître pour faire appel à la foule : ‘joignez-vous à moi, mes amis’. Le stratagèmes fonctionne bien et la deuxième intervention de la foule est spontanée, celle-ci croyant rendre hommage au comte. Cependant la foule est manipulée par Figaro car, même si elle est sincère dans ses hommages, elle aide involontairement le valet et accable le comte pris au piège.
· En plus du pouvoir des mots qui lui permet de diriger la foule, Figaro connaît le pouvoir des symboles. Au début de la scène, il tient ‘une toque de femme, garnie de plumes blanches et de rubans blancs’ qui est la ‘toque virginale’ qu’il demande au comte de remettre en public à Suzanne. Même si la comte a déjà renoncé verbalement au droit de cuissage, Figaro sait que ce geste symbolique accroît la portée des paroles. Il constitue un langage plus direct et peut-être plus puissant.
· Il est également significatif que Figaro tienne ‘Suzanne par la main’. Il montre ainsi au comte que cette femme lui appartient.


II/ Le comte pris au piège

Le comte a beau être furieux, il est impuissant. Il se débat d’abord pour se sortir du piège qu’on lui a tendu puis semble accepter sa défaite tel que le montre ‘me rends’. Il est contraint de jouer la comédie auprès de ses vassaux.

1) La comédie du despote éclairé
· Si le comte se comportait publiquement en brute tyrannique, la ruse de Figaro n’aurait aucun effet. Or le comte souhaite apparaître comme ce que les philosophes Voltaire et Diderot appelaient un ‘despote éclairé’. Un tel chef use de sa force pour faire respecter la volonté générale et la morale publique et non son caprice.
· C’est pourquoi le comte refuse tout éloge pour avoir aboli ‘un droit honteux’, car accepter d’être glorifié reviendrait à admettre qu’un ‘noble castillan’ ne vaut pas mieux qu’un ‘Vandale’.

2) La comédie du chevalier galant
· Le comte veut donner de lui l’image d’un noble galant et chevaleresque, qui aime les femmes et les plaisirs. Mais il ne veut pas encourir le reproche d’être un vil séducteur et se présente donc comme un mari respectueux et fidèle.
· Il affirme dans la première réplique qu’il est légitime de ‘vouloir conquérir la beauté par des soins’, c’est à dire par des moyens honnêtes et raffinés : charme, esprit, galanterie.
· Parallèlement il enferme cette image galante dans le cadre stricte du mariage à travers la déclaration d’amour qu’il fait publiquement à la comtesse, pour éviter d’attirer sur lui les soupçons.

3) Pris au piège mais pas dupe
· Le comte n’est jamais dupe de se qui se passe.
à- Dès le début de l’extrait, le comte montre à Figaro qu’il comprend sa mauvaise foi par la formule ‘tu te moques, ami !’
à- De plus, presque la moitié des répliques du comte sont prononcées en aparté. Grâce à ce procédé, l’auteur insiste sur le contraste entre ce que dit le personnage et ce qu’il pense vraiment. Les apartés dévoilent la lucidité du comte et ses intentions cachées.
Le comte d’abord décontenancé, reprend l’avantage au cours de l’extrait et parvient à élaborer un plan. Sous prétexte de donner ‘plus d’éclat’ au mariage, il obtient un délai qui lui permet de faire entrer Marceline en action. Celle-ci a en effet les moyens de contraindre Figaro à l’épouser. Le comte se venge ainsi de Suzanne en l’empêchant d’épouser l’homme qu’elle aime et se réserve de plus un droit sur celle-ci, puisqu’elle reste une fille célibataire.


Conclusion
Beaumarchais fait le procès de la noblesse à travers la duplicité du comte : derrière le mythe chevaleresque se cache la réalité tyrannique. Il suggère de plus que le peuple, aidé par un meneur habile, peut faire céder le pouvoir féodal.
Retour au sommaire



Copyright © 2002 François Daireaux. Tous droits réservés.