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Aide au Bac de Français




Le Mariage de Figaro (1785)
Beaumarchais (1732-1799)

Acte III scène 5




FIGARO, à part. – A mon tour maintenant. (Haut.) Votre excellence m’a gratifié de la conciergerie du château ; c’est un fort joli sort : à la vérité, je ne serai pas le courrier étrenné des nouvelles intéressantes ; mais en revanche, heureux avec ma femme au fond de l’Andalousie…
LE COMTE – Qui t'empêcherait de l'emmener à Londres ?
FIGARO – Il faudrait la quitter si souvent que j'aurais bientôt du mariage par-dessus la tête.
LE COMTE – Avec du caractère et de l'esprit, tu pourrais un jour t'avancer dans les bureaux.
FIGARO – De l'esprit pour s'avancer ? Monseigneur se rit du mien. Médiocre et rampant, et l'on arrive à tout.
LE COMTE– … II ne faudrait qu'étudier un peu sous moi la politique.
FIGARO – Je la sais.
LE COMTE – Comme l'anglais, le fond de la langue !
FIGARO – Oui, s'il y avait ici de quoi se vanter. Mais feindre d'ignorer ce qu'on sait, de savoir tout ce qu'on ignore ; d'entendre ce qu'on ne comprend pas, de ne point ouïr ce qu'on entend ; surtout de pouvoir au-delà de ses forces ; avoir souvent pour grand secret de cacher qu'il n'y en a point; s'enfermer pour tailler des plumes, et paraître profond quand on n'est, comme on dit, que vide et creux ; jouer bien ou mal un personnage, répandre des espions et pensionner des traîtres ; amollir des cachets, intercepter des lettres, et tâcher d'ennoblir la pauvreté des moyens par l'importance des objets : voilà toute la politique, ou je meure !
LE COMTE – Et ! c'est l'intrigue que tu définis !
FIGARO – La politique, l'intrigue, volontiers ; mais, comme je les crois un peu germaines, en fasse qui voudra ! J'aime mieux ma mie, ô gué ! comme dit la chanson du bon Roi.
LE COMTE, à part. – Il veut rester. J'entends... Suzanne m'a trahi.
FIGARO, à part. – Je l'enfile et le paye en sa monnaie.




EXPLICATION:


Introduction :
Dans l'ensemble de la scène 5 de l'acte III, on assiste à un duel verbal entre Figaro et le Comte. Ce dernier est inquiet : il se demande si Suzanne l'a trahi et cherche à savoir ce que son valet sait. Le comte évoque pour cela la possibilité d'emmener Figaro avec lui en Angleterre où il vient d'être nommé ambassadeur d'Espagne. Mais Figaro, qui a entendu le Comte préparer son stratagème, s'amuse à faire croire successivement qu'il sait tout puis qu'il n'est au courant de rien. Dans ce passage Figaro laisse entendre qu'il est au courant des avances du Comte en lui expliquant qu'il préfère rester au domaine.


I/ Une joute maître/valet

1) Un jeu de manipulation réciproque
· Le comte veut déterminer ce que sait Figaro sur sa relation avec Suzanne, mais ne veut pas risquer d’attirer ses soupçons s’il ne sait rien. Pour cela, il pose des questions apparemment sans rapport avec Suzanne.
· Le comte cherche donc à mener l’échange verbal, mais à chaque fois, Figaro prend le dessus. Le spectateur est d’ailleurs averti que le valet va essayer de dominer dans ce passage grâce à l’aparté : ‘A mon tour maintenant.’
· Figaro émet le souhait de rester en Andalousie pour rester avec sa femme. Comme il est au courant des intentions du comte, ce souhait n’est exprimé que pour déstabiliser celui-ci. Le comte se laisse prendre et essaye de profiter de cette remarque pour piéger Figaro. Mais le valet a déjà prévu sa réponse et réplique spontanément.
· Le comte ne perd pas espoir et cherche à appâter son valet. Il fait appel à l’ambition de celui-ci en faisant miroiter un poste plus valorisant que celui de concierge. Une fois encore, Figaro esquive la proposition de façon méprisante.
· Le comte cherche ensuite à se placer en position supérieure de professeur. Il veut éduquer Figaro à la politique, mais celui-ci repousse la proposition de façon lapidaire : ‘je la sais’
· Le comte n’a plus aucune stratégie pour contrer son valet, il cherche donc à railler celui-ci pour reprendre le dessus. Mais sa raillerie se retourne contre lui car elle permet à Figaro de placer sa tirade sur la politique.
- Grâce à cette tirade, il dévalorise la politique, donc ses acteurs le comte inclus, et prouve qu’elle est indigne de lui.
- De plus, il montre au comte qu’il n’a pas besoin de ses enseignements et lui fait même la leçon, renversant ainsi la situation professeur/ élève.
· A la fin du passage, chacun montre en aparté qu’il croit avoir berné l’autre.
- Le comte a réussi à obtenir les renseignements qu’il désirait
- Figaro croit avoir embrouillé l’esprit du comte, mais le spectateur sait que celui-ci a pourtant obtenu les renseignements qu’il voulait.
- Bien que Figaro aie dominé durant toute la scène, c’est le comte qui l’emporte finalement.

2) Importance de la scène dans la relation maître / valet
a) Un valet talentueux
· Le maître et le valet montrent autant de duplicité l’un que l’autre dans ce passage mais la différence est dans le talent.
· Aux tentatives du comte, Figaro oppose un système de défence-attaque qui le met hors d’atteinte et le place même en position dominante.
· La force de Figaro réside dans le fait qu’il n’a pas une stratégie figée. Aux attaques du comte, il formule tantôt des réponses brèves, ‘je la sais’, qui ont pour seul but de déstabiliser le comte, et d’autres fois des réponses longues, comme la tirade, qui portent une attaque.
· Grâce à son talent, le valet amène son maître à ne plus savoir que penser. En effet le comte pense que Suzanne l’a trahi mais n’a aucune preuve pour dire cela, comme il ne pouvait que supposer dans le début de la scène que Suzanne n’avait pas parlé.

b) Un valet qui s’affirme
· Dans tout l’extrait, on voit un valet qui ne craint pas de juger son maître et de lui faire part de ses jugements (‘médiocre et rampant’)
· Figaro affirme sa volonté de ne pas faire preuve de soumission, il n’hésite pas à défendre sa personnalité et ses avis (‘vivre heureux avec ma femme au fond de l’Andalousie’)
· Il affirme de même son autonomie et ses opinions
- Refus de la suprématie des aristocrates
- Revendication d’égalité
- Volonté de faire reconnaître sa valeur (il devient le professeur)


II/ La satire sociale et politique

Beaumarchais profite de ce dialogue piégé pour égratigner les mœurs de son époque. Au crépuscule de l’ancien régime, c’est l’intrigue, c’est-à-dire la poursuite de l’intérêt particulier, qui tient lieu de ‘politique’.

1) Un monde d’apparences
· La politique est un véritable théâtre, où seul le paraître importe. En effet le vocabulaire théâtral est très employé par Figaro dans sa tirade : ‘feindre’, ‘paraître’, ‘jouer’, ‘personnage’.
· Mais derrière ces apparences il n’y a rien, comme le montrent les nombreuses tournures négatives. Les politiciens sont incompétents mais ne veulent pas le montrer car ils profitent de leur position.

2) Les défauts des politiciens
· Hypocrisie : dire qu’on comprend à rien (paraître profond quand on n'est, comme on dit, que vide et creux)
· Malhonnêteté : espionnage (‘répandre des espions et pensionner des traîtres ; amollir des cachets, intercepter des lettres’)
· Immoralité : on ne s’occupe pas du peuple (ennoblir la pauvreté)

3) Une satire sociale
· En plus de la satire politique qui domine dans cette partie, Figaro fait une satire sociale qui est plus précisément destinée au comte.
· Figaro dénonce les privilèges de naissance qui prédominent sur les qualités des individus. En effet, Figaro fait remarquer que l’esprit ne sert à rien pour réussir : Même si l’on est ‘Médiocre et rampant’, ‘on arrive à tout’.
· Cette remarque est directement adressée au comte. Les termes médiocre et rampant s’adressent à l’un des noms de la phrase qui précède. Comme le lecteur a pu remarquer que Figaro ne manque pas d’esprit, la personne visée ne peut être que le comte.
· Figaro se sert de la satire politique pour attaquer indirectement le comte sur son comportement. En associant la politique (à laquelle il donne beaucoup des défauts que l’on sait s’appliquer au comte.) avec l’intrigue :’je les crois un peu germaines’, il passe de la critique politique à celle des intrigues amoureuses.
· Le passage étudié met en valeur la compétition qui est marqué par les escarmouches verbales. Figaro tente d’affirmer sa personnalité, ses opinions, son autonomie et de ne pas faire preuve de soumission.


Conclusion
Dans ce passage, Beaumarchais satisfait aux deux exigences de la comédie : distraire et instruire. Sous le couvert d’un affrontement verbal entre deux rivaux amoureux, il parvient à faire passer une satire sérieuse de la politique dans laquelle nombres de contemporains de l’auteur ont du se reconnaître..

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