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Aide au Bac de Français




Le Mariage de Figaro (1785)
Beaumarchais (1732-1799)

Acte II scène 1




SUZANNE, LA COMTESSE, entrent par la porte à droite


LA COMTESSE se jette dans une bergère. – Ferme la porte, Suzanne, et conte-moi tout dans le plus grand détail.
SUZANNE. – Je n'ai rien caché à madame.
LA COMTESSE. – Quoi, Suzon, il voulait te séduire ?
SUZANNE. – Oh, que non ! Monseigneur n'y met pas tant de façon avec sa servante : il voulait m'acheter.
LA COMTESSE. – Et le petit page était présent ?
SUZANNE. – C'est-à-dire caché derrière le grand fauteuil. Il venait me prier de vous demander sa grâce.
LA COMTESSE. – Hé, pourquoi ne pas s'adresser à moi-même ? Est-ce que je l'aurais refusé, Suzon ?
SUZANNE. – C'est ce que j'ai dit : mais ses regrets de partir, et surtout de quitter madame ! Ah Suzon, qu'elle est noble et belle ! mais qu'elle est imposante !
LA COMTESSE. – Est-ce que j'ai cet air-là, Suzon ? Moi qui l'ai toujours protégé.
SUZANNE. – Puis il a vu votre ruban de nuit que je tenais : il s'est jeté dessus…
LA COMTESSE, souriant. – Mon ruban ?… Quelle enfance !
SUZANNE. – J'ai voulu le lui ôter, madame, c'était un lion ; ses yeux brillaient... Tu ne l'auras qu'avec ma vie, disait-il en forçant sa petite voix douce et grêle.
LA COMTESSE, rêvant. – Eh bien, Suzon ?
SUZANNE. – Eh bien, madame, est-ce qu'on peut faire finir ce petit démon-là ? Ma marraine par-ci ; je voudrais bien par l'autre ; et parce qu'il n'oserait seulement baiser la robe de madame, il voudrait toujours m'embrasser, moi.
LA COMTESSE, rêvant. – Laissons… laissons ces folies… Enfin, ma pauvre Suzanne, mon époux a fini par te dire ?...
SUZANNE. – Que si je ne voulais pas l'entendre, il allait protéger Marceline.
LA COMTESSE se lève et se promène en se servant fortement de l'éventail. – Il ne m'aime plus du tout.
SUZANNE. – Pourquoi tant de jalousie ?
LA COMTESSE. – Comme tous les maris, ma chère ! uniquement par orgueil. Ah ! je l'ai trop aimé ! je l'ai lassé de mes tendresses et fatigué de mon amour ; voilà mon seul tord avec lui : mais je n'entends pas que cet honnête aveu te nuise, et tu épouseras Figaro. Lui seul peut nous y aider : viendra-t-il ?
SUZANNE. – Dès qu'il verra partir la chasse.
LA COMTESSE, se servant de l'éventail. – Ouvre un peu la croisée sur le jardin. Il fait une chaleur ici !...
SUZANNE. – C'est que madame parle et marche avec action. (Elle va ouvrir la croisée du fond.)
LA COMTESSE, rêvant longtemps. – Sans cette constance à me fuir… Les hommes sont bien coupables !
SUZANNE crie de la fenêtre. – Ah! voilà Monseigneur qui traverse à cheval le grand potager, suivi de Pédrille, avec deux, trois, quatre lévriers.
LA COMTESSE. – Nous avons du temps devant nous. (Elle s'assied.) On frappe, Suzon ?
SUZANNE court ouvrir en chantant. – Ah ! c'est mon Figaro ! ah ! c'est mon Figaro !



EXPLICATION:


Introduction :
Dans le premier acte du Mariage de Figaro le spectateur découvre l’exposition de la comédie : Figaro, le valet du Comte Almaviva, doit épouser Suzanne, la camériste de la comtesse. Mais le comte est bien décider à faire de Suzanne sa maîtresse. Outre le fait de tromper sa femme, il remet en cause ses engagements passés lors de son mariage où il a aboli le droit de cuissage. Dans l’acte II, nous retrouvons Suzanne exposant à sa maîtresse la situation.


I/ La constitution d’un nouveau couple maître/valet au féminin

A) Le pendant féminin d’un couple maître/valet traditionnel
1) Des relations conventionnelles : supériorité hiérarchique de la comtesse sur Suzanne
· La comtesse vouvoie alors que Suzanne la tutoie
· Suzanne montre la différence sociale dans ses propos
à - ‘Madame’, ‘Monseigneur’
à - elle se désigne par ‘sa servante’
à - Elle se rabaisse pour montrer qu’elle a conscience de son statut : le comte veut l’acheter’ et non la séduire
· La comtesse dirige la conversation :
à- elle pose des questions et Suzanne ne fait qu’y répondre
à- Elle parle à l’impératif (‘conte-moi’)
à- elle réoriente la conversation après la parenthèse sur le page : ‘mon époux a fini par te dire ?’

2) Suzanne est fidèle à sa maîtresse mais sait garder la spontanéité de son rôle
· Suzanne apparaît comme le fidèle messager quand elle raconte la scène qui s’est déroulée avec chérubin. De même, par fidélité, elle explique qu’elle a voulu reprendre le ruban.
· En même temps, elle dramatise la situation quand elle rapporte l’épisode avec Chérubin pour mieux aiguiser les sentiments de la comtesse :
à- Agrandissement de l’admiration de Chérubin pour la comtesse par l’emploi de la phrase nominale terminée par un point d’exclamation.
à- Exagération de l’action : ‘c’était un lion ; ses yeux brillaient…’
à- Suzanne ne rapporte que les propos qui peuvent émouvoir la comtesse : ‘tu ne l’auras qu’avec ma vie’
à- Mais elle fait aussi sentir à la comtesse que cela ne reflète pas un véritable amour grâce au contraste entre le lion et le “petite voix douce et grêle”.

B) La relation maître/valet se situe sur un terrain assez conventionnel. Cependant, le lien qui uni les deux femmes est plus fort et se trouve conforté par la nécessité d’une alliance face au comte.
1) Délicatesse mutuelle, presque relation amicale
· Les termes employés par la comtesse pour désigner sa servante témoignent d’une réelle affection : ‘Suzon’, ‘ma pauvre Suzanne’, ‘ma chère’
· En parallèle, Suzanne manifeste beaucoup de tact envers sa maîtresse
à- euphémisme ‘m’acheter’
à- elle évoque de façon détournée le trouble de sa maîtresse : ‘c’est que madame parle et marche avec action’.

2) Réelle complicité
· Volonté d’intimité : ‘ferme la porte’
· Grande confiance mutuelle : ‘conte-moi tout dans le plus grand détail’, ‘je n’ai rien caché à Madame’

3) Des intérêts communs
· En plus de cette proximité affective, il est clair que face à l’adversité du comte les deux femmes ont intérêt à s’allier. Et celui qui peut les aider toutes les deux est Figaro comme le montre ‘lui seul peut nous aider’.
Tr : A ce stade de la pièce, l’alliance des deux femmes semble donc assez solide. Mais ce n’est pas le seul intérêt du passage qui nous livre aussi un magnifique portrait de la psychologie de la comtesse.


II/ Le portrait de la comtesse

A) La comtesse amoureuse de son mari
· Elle utilise le champ lexical de l’amour dans son aveu :
à - ‘Ah, je l’ai trop aimé ! Je l’ai lassé de mes tendresses et fatigué de mon amour’
· Elle est troublée d’avoir la confirmation que son mari ne l’aime plus comme le montrent les exclamations
· En parallèle, la comtesse est résignée à cet amour perdu : ‘il ne m’aime plus du tout’
· Cependant elle est bien plus blessée qu’elle ne veut le laisser paraître :
à- elle se cache derrière des généralités : ‘comme tous les maris’, ‘les hommes sont bien coupables !’
à- Elle se trahit l’espace d’un instant comme le montre la didascalie ‘en rêvant’ et la phrase qu’elle laisse en suspend ‘sans cette constance à me fuir…’

B) Outre cette détresse amoureuse, la comtesse est animée par un sentiment un peu contradictoire : un attachement trouble à Chérubin
· La comtesse dès le début montre qu’elle n’est pas indifférente au petit page car c’est elle qui oriente la conversation vers lui ‘et le petit page était présent ?’
· Les nombreuses questions de la comtesse témoignent de son vif intérêt pour Chérubin.
· Au lieu de s’indigner du vol de son ruban comme attendu pour une femme de son rang, elle est attendrie par le geste.
· Elle éprouve pour Chérubin plus de sentiments qu’elle ne veut l’admettre comme le montre les didascalies (‘rêvant’, ‘souriant’)


Conclusion
On voit que le début de ce deuxième acte constitue une nouvelle exposition à la pièce. En effet, cette scène est riche en informations car elle permet de montrer la complicité entre la comtesse et Suzanne qui semble assez forte pour entraver les projets du comte. De plus, on découvre des sentiments complexes et ambigus chez la comtesse qui risquent de compliquer l’intrique.
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