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Aide au Bac de Français




Les Lettres Persannes (1721)
Montesquieu (1689-1755)

Lettre 30 : Comment peut-on être persan ?




Les habitants de Paris sont d’une curiosité qui va jusqu’à l’extravagance. Lorsque j’arrivai, je fus regardé comme si j’avais été envoyé du ciel : vieillards, hommes, femmes, enfants, tous voulaient me voir. Si je sortais, tout le monde se mettait aux fenêtres; si j’étais aux Tuileries, je voyais aussitôt un cercle se former autour de moi : les femmes mêmes faisaient un arc-en-ciel, nuancé de mille couleurs, qui m’entourait ; si j’étais aux spectacles, je trouvais d’abord cent lorgnettes dressées contre ma figure : enfin jamais homme n’a été tant vu que moi. Je souriais quelquefois d’entendre des gens qui n’étaient presque jamais sortis de leur chambre, qui disaient entre eux : « Il faut avouer qu’il a l'air bien persan. » Chose admirable ! je trouvais de mes portraits partout ; je me voyais multiplié dans toutes les boutiques, sur toute les cheminées : tant on craignait de ne m’avoir pas assez vu.

Tant d’honneurs ne laissent pas d’être à charge : je ne me croyais pas un homme si curieux et si rare ; et, quoique j’aie très bonne opinion de moi, je ne me serais jamais imaginé que je dusse troubler le repos d’une grande ville où je n’étais point connu. Cela me fit résoudre à quitter l’habit persan et à en endosser un à l’européenne, pour voir s’il resterait encore dans ma physionomie quelque chose d’admirable. Cet essai me fit connaître ce que je valais réellement : libre de tous les ornements étrangers, je me vis apprécié au plus juste. J’eus sujet de me plaindre de mon tailleur, qui m’avait fait perdre en un instant l’attention et l’estime publique : car j’entrai tout à coup dans un néant affreux. Je demeurais quelquefois une heure dans une compagnie sans qu'on m’eût regardé, et qu’on m’eût mis en occasion d’ouvrir la bouche. Mais si quelqu’un, par hasard, apprenait à la compagnie que j’étais Persan, j’entendais aussitôt autour de moi un bourdonnement : « Ah ! ah ! Monsieur est Persan ? c’est une chose bien extraordinaire ! Comment peut-on être Persan ?

A Paris, le 6 de la lune de Chalval, 1712



EXPLICATION:


Introduction :
Les Lettres Persanes est un roman composé des lettres imaginaires qu’écrivent Usbek et Rica, deux persans en visite en France. Montesquieu se met ainsi dans la peau d’étrangers qui voient pour la première fois la société dans laquelle il vit et qui peuvent en faire une critique objective. Dans la lettre XXX, l’auteur se moque de la curiosité naïve des Parisiens pour tout ce qui sort de l’ordinaire.


I/ La fascination des Parisiens

· Rica nous avertit de ce qu’il va développer (l’excessive curiosité des Parisiens) par l’hyperbole : « extravagance »
· La curiosité s’arrête à l’apparence comme le montre le vocabulaire de la vision : regardé, voir, voyais, lorgnettes, vu, portrait, l’air.
· Rica est presque l’objet d’un culte : « envoyé du ciel », et vers la fin du paragraphe « sur toutes les cheminées »(où on place d’ordinaire des icônes divines)
· Il intéresse beaucoup de monde :
- énumération : « vieillards, hommes, femmes, enfants » avec une gradation renforcée par le pronom indéfini « tous » et par « tout le monde ».
– « mille couleurs » : donne l’impression d’une foule importante.
– « cent lorgnettes »
+ BADAUDERIE
· Les gens se rapprochent de plus en plus de lui, se montrant ainsi impolis : fenêtres – cercle autour de moi – cent lorgnettes
· Où qu’il soit, on s’intéresse à lui :
- Rythme ternaire marqué par les « si » qui introduit des lieux de loisirs.
- « partout », « toutes les boutiques », « toutes les cheminées »
à Disproportion de l’importance qu’on lui porte par rapport à l’homme qu’il est
· Rica est poli (par opposition aux parisiens) et il atténue donc ses sentiments (« je souriais quelquefois ») alors qu’il se moque d’eux (« chose admirable »)
· Les Parisiens ne connaissent rien du monde extérieur et ne se fient qu’aux idées reçues.
« jamais sortis de leur chambre » et « il a l’air bien persan »
· Rien que par son apparence, les Parisiens estiment le Persan jusqu’à le vénérer.


II/ La valeur de la personne, épreuve de remise en question

· Le triple emploi de la négation montre que Rica ne se sent pas important.
· Disproportion entre « troubler le repos » d’une « grande ville » alors qu’il n’est pas connu.
· Rica a déjà compris que c’est le costume qui fait de lui l’objet des regards et il décide de vérifier.
· On s’aperçoit alors de la vraie valeur de Rica aux yeux des Parisiens : « je me vis apprécié au plus juste. ». « Réellement » signifie au-delà de l’apparence.
L’expérience confirme bien que les Parisiens ne jugent que l’apparence.
· Rica accuse son « tailleur » de lui avoir fait perdre l’attention des autres : c’est donc seulement l’apparence qui compte. Rica fait maintenant partie de la foule parisienne et est ignoré de tous : il n’est plus le même homme. Celui qui était auparavant regardé par « tout le monde » se retrouve « tout à coup dans un néant affreux ». La perte de l’estime est aussi immédiate qu’elle est arrivé et Rica s’en moque comme le montre la tournure ironique et exagérée« néant affreux ».
· L’attention et l’estime sont sur le même plan. Alors que si l’attention est normale envers un étranger, l’estime ne peut pas se juger seulement sur l’apparence.
· La deuxième partie de l’expérience est marquée par l’opposition « mais ». En un instant (« aussitôt »), Rica redevient intéressant car on sait qu’il est Persan. Sa personnalité n’a pas changé, mais il est maintenant redevenu intéressant.
· Les Parisiens n’acceptent pas que Rica soit Persan alors qu’il n’en a pas l’apparence comme le montre l’absurdité de la question « Comment peut-on être Persan ? ». Cela est une réaction intolérante et montre le rejet de celui qui est différent. Rica peut être Persan s’il en porte l’habit pour amuser les badauds, mais les Parisiens n’acceptent pas qu’il soit Persan par sa personnalité.


Conclusion
Le texte se présente comme une satire des mœurs des Parisiens. La foule ne se fonde que sur des préjugés dont elle ne peut pas se défaire et ne peut pas se fonder une opinion personnelle. Les Parisiens ne cherchent donc pas à connaître la personnalité des autres mais se contentent de les regarder.
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