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L’expression de la violence dans la poésie

LA DIANE FRANCAISE, LOUIS ARAGON



« Ballade de celui qui chanta dans les supplices »

Et s'il était à refaire
Je referais ce chemin
Une voix monte des fers
Et parle des lendemains

On dit que dans sa cellule
Deux hommes cette nuit-là
Lui murmuraient Capitule
De cette vie es-tu las

Tu peux vivre tu peux vivre
Tu peux vivre comme nous
Dis le mot qui te délivre
Et tu peux vivre à genoux

Et s'il était à refaire
Je referais ce chemin
La voix monte des fers
Parle pour les lendemains

Rien qu'un mot la porte cède
S'ouvre et tu sors Rien qu'un mot
Le bourreau se dépossède
Sésame Finis tes maux

Rien qu'un mot rien qu'un mensonge
Pour transformer ton destin
Songe songe songe songe
A la douceur des matins

Et si c'était à refaire
Je referais ce chemin
La voix monte des fers
Parle aux hommes de demain

J'ai tout dit ce qu'on peut dire
L'exemple du Roi Henri
Un cheval pour mon empire
Une messe pour Paris
Rien à faire Alors qu'ils partent
Sur lui retombe son sang
C'était son unique carte
Périsse cet innocent

Et si c'était à refaire
Referait-il ce chemin
La voix monte des fers
Dit je le ferai demain

Je meurs et France demeure
Mon amour et mon refus
O mes amis si je meurs
Vous saurez pour quoi ce fut

Ils sont venus pour le prendre
Ils parlent en allemand
L'un traduit Veux-tu te rendre
Il répète calmement

Et si c'était à refaire
Je referais ce chemin
Sous vos coups chargés de fers
Que chantent les lendemains

Il chantait lui sous les balles
Des mots sanglant est levé
D'une seconde rafale
Il a fallu l'achever

Une autre chanson française
A ses lèvres est montée
Finissant la Marseillaise
Pour toute l'humanité


EXPLICATION :

Premier poème clandestin d’Aragon publié sous le nom de Jacques Destaing. Publié ensuite, en 1944, dans le recueil La Diane française. Allusion à Gabriel Péri : député communiste, vice-président de la commission des affaires étrangères, il publie un libelle contre le nazisme. Il est fusillé au Mont Valérien le 15 décembre 1941 et s’écroule en chantant La Marseillaise.

Etude linéaire

Titre à l’homme n’a pas cédé sous la torture, et il chante le chant de la victoire sur ses bourreaux.
Métonymie « fers » à chaînes qui emprisonnent les corps mais pas l’esprit tourné vers l’avenir (cf. voix, monte, lendemains).
Atmosphère lourde : confrontation terrible. Deux tortionnaires aux propositions odieuses ; la soumission équivaudrait au déshonneur. Répétition des propositions : harcèlement.
S’il accepteà lâcheté : il défend la liberté
à fin terrible non pas heureuse (antithèse : « tu peux vivre… vivre à genoux)
Reste du poème bâtie sur l’antithèse : honneur/déshonneur.
Dignité de l’homme bafouée par la pression quotidienne : un « mot » ouvre la porte mais livre les autres, le rend coupable.
Le bourreau ment : il ne se dépossède pas, il peut multiplier les victimes. « sésame » libère le prisonnier et fait place à l’oppresseur avec de nouvelles victimes.
Pensée du déshonneuràsilenceàperfidie des bourreaux augmente, le ton devient doucereux, persuasif (cf. 4x « songe » ; évocation des « matins » renouvelés pour ceux qui vivent).
Violence morale, mais pas corporelle. Ton haletant.
Le prisonnier veut sortir la tête hauteà Il veut transmettre un message d’espoir et de liberté (cf. vers 16 « parle pour les lendemains », vers 28 « parle aux hommes de demain »).
Dernières tentatives des bourreaux à aucun résultat. Il n’obéit qu’à sa conscience. Ils usent pourtant de tous les stratagèmes : ils transforment un modèles les faits les moins glorieux :
- Henri IV : abjure sa religion pour le trône de France
- Richard III de Shakespeare : vie marquée par les abominations. Contraint de combattre à cheval lors d’une guerre, il lance : « Un cheval ! Mon royaume pour un cheval ! »
Ces deux exemples montrent la bassesse des occupants : êtres méprisables à cause du changement de ton qui devient brutal désinvolte lorsque la cause est entendue (cf. vers 33 « rien à faire », vers 35 « c’était son unique carte »)
Vérité : un innocent va mourir, âme d’un héros (cf. vers 41 à 44) à sa propre destinée passe après la France et la liberté. Il veut que sa mort ne soit pas inutile et que ses amis témoignent : il voit une aube nouvelle, des lendemains radieux pour une humanité débarrassée de ses démons.



La beauté du poème réside dans la régularité : quatrain, heptasyllabes, rimes croisées. Cela rythme les différents supplices mais montre surtout la détermination de tous les héros de la France libre qui se sont dit comme Péri : « Et s’il était à refaire
Je referais ce chemin »
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