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Aide au Bac de Français




Phèdre (1677)
Racine (1639-1699)

Acte II, Scène 5




PHÈDRE
Oui, prince, je languis, je brûle pour Thésée :
Je l'aime, non point tel que l'ont vu les enfers,
Volage adorateur de mille objets divers,
Qui va du dieu des Morts déshonorer la couche ;
Mais fidèle, mais fier, et même un peu farouche,
Charmant, jeune, traînant tous les cœurs après soi,
Tel qu'on dépeint nos dieux, ou tel que je vous voi.
Il avait votre port, vos yeux, votre langage ;
Cette noble pudeur colorait son visage,
Lorsque de notre Crète il traversa les flots,
Digne sujet des vœux des filles de Minos.
Que faisiez-vous alors ? Pourquoi, sans Hippolyte,
Des héros de la Grèce assembla-t-il l'élite ?
Pourquoi, trop jeune encor, ne pûtes-vous alors
Entrer dans le vaisseau qui le mit sur nos bords ?
Par vous aurait péri le monstre de la Crète,
Malgré tous les détours de sa vaste retraite.
Pour en développer l'embarras incertain,
Ma sœur du fil fatal eût armé votre main.
Mais non: dans ce dessein, je l'aurais devancée ;
L'amour m'en eût d'abord inspiré la pensée ;
C'est moi, prince, c'est moi, dont l'utile secours
Vous eût du Labyrinthe enseigné les détours :
Que de soins m'eût coûtés cette tête charmante !
Un fil n'eût point assez rassuré votre amante :
Compagne du péril qu'il vous fallait chercher,
Moi-même devant vous j'aurais voulu marcher ;
Et Phèdre au Labyrinthe avec vous descendue
Se serait avec vous retrouvée ou perdue.



EXPLICATION:


Introduction :
La tragédie antique présente la lutte de l’homme contre son destin. Au XVIIe siècle, Racine reprend le concept de la tragédie mais en mêlant destin (force extérieure qui détermine les hommes) et passion. Dans Phèdre, pièce en cinq actes jouée pour la première fois en 1677, Racine nous montre comment Phèdre échoue dans sa lutte pour effacer son amour envers Hippolyte, fils de son mari. L’amour dont est victime Phèdre est une malédiction que Vénus a lancée à toutes les femmes descendantes du roi Minos. Le mari de Phèdre, Thésée, venant d’être annoncé mort après 6 mois d’absence, celle-ci, en plein délire amoureux, avoue sa passion à Hippolyte.


I/ La substitution des personnages

Au début de sa tirade, Phèdre semble évoquer son époux disparu mais elle esquisse en fait le portrait d’Hippolyte. Puis elle prend la place de sa sœur Ariane qui fut jadis amoureuse de Thésée. Le processus de substitution est le même pour les deux couples de personnages. Elle prend d’abord appui sur les affirmations démenties, puis se développe à travers le réseau des pronoms, des démonstratifs et des possessifs.

A) De Thésée à Hippolyte
· Phèdre commence par avouer les sentiments violents qu’elle ressent pour Thésée. Le vocabulaire est très fort : ‘je languis’ signifie souffrir d’amour, tandis que ‘je brûle’ montre la force de sa passion. Le rythme saccadé du vers 634, créé par l’alternance des mots à 1 et 2 syllabes, montre le frémissement de la passion de Phèdre.
· Mais cette déclaration est immédiatement contredite vers 635 par la formule négative ‘non point tel’. Elle renie son époux en en faisant la critique : Le vocabulaire employé est dévalorisant (‘volage’, ‘déshonorer’) et emploie un ton sec donné par les consonnes explosives (d et t)
· Elle explique ensuite comment elle voudrait que soit Thésée en faisant un portrait d’Hippolyte.
Þ - Elle emploie un ton doux créé par l’assonance en f
Þ - La jeunesse ne peut plus s’appliquer à Thésée qui n’est plus jeune
Þ - Elle fait ensuite directement référence à Hippolyte : ‘tel que je vous voi’
Þ - Elle l’oppose directement à Thésée : Hippolyte est digne d’épouser la fille d’un dieux, alors que Thésée lui les déshonore.
· Le héros dont parle ensuite Phèdre est Hippolyte comme le montre l’emploi de ‘votre’ (v652, v658), ‘vous’ (v656, v659, v660, v661, v662). Le nom d’Hippolyte est d’ailleurs mis en valeur au vers 645 où il occupe une place privilégiée grâce à l’antéposition.

B) D’Ariane à Phèdre
Le transfert d’Ariane à Phèdre est plus rapide.
· Phèdre fait à peine allusion à Ariane par ‘ma sœur’ au vers 652
· La négation suit immédiatement ‘mais non’ et permet à Phèdre de se substituer à sa sœur : ‘je l’aurais devancée’ (v653)
· Le ‘je’ est renforcé au vers 655 par la forme d’insistance répété 2 fois ‘c’est moi’
· Si Hippolyte ressemble en tout point au jeune Thésée, Phèdre ne s’identifie pas entièrement à sa sœur : en effet, certainement pour se faire estimer d’Hippolyte, Phèdre lui annonce qu’au lieu de le laisser partir avec un simple fil, elle serait venu avec lui.


II/ Le rêve de Phèdre

La substitution des personnages permet la création d’un nouveau couple Hippolyte/Phèdre comme le montre le vers 661 : ‘Et Phèdre […] avec vous’. Phèdre glisse peu à peu du réel eu rêve : elle réinvente le passé et donne une nouvelle signification au mythe du Labyrinthe.

A) Du présent au passé
· On remarque d’abord un déplacement du présent au passé. En effet un changement de temps s’opère au vers 641 où commence l’emploi des imparfaits et des passés simples. Phèdre se rappelle ses souvenirs ou ceux de sa sœur puis montre son regret et sa nostalgie par la série d’interrogations adressée au destin(v645-648)
· A partir du vers 649, le passé n’est plus seulement évoqué, il est recomposé comme le prouve la fréquence des irréels du passé. Sous la forme conditionnelle (‘par vous aurait péri’) ou subjonctive (‘l’amour m’en eût d’abord inspiré’), ils construisent la trame de l’histoire d’amour que Phèdre aurait voulu vivre avec Hippolyte.

B) Le mythe du Labyrinthe
Dans ce rêve, le Labyrinthe a une fonction importante.
· Traditionnellement, il rappelle la victoire de Thésée sur le Minotaure, demi-frère d’Ariane et de Phèdre.
· Ici, le Labyrinthe prend en plus le sens de Labyrinthe de l’amour. Phèdre voulait donc explorer les méandres de la passion en compagnie d’Hippolyte.
· En rentrant dans ce labyrinthe, Phèdre croit avoir déjà gagner son amour comme le montre le nom d’‘amante’ (qui aime et qui est aimée) qu’elle se donne. Les allitérations en v et m du vers 660 rappelle les sonorités de l’association vous/moi comme si leur couple était déjà solidement formé.
· Mais elle montre finalement qu’elle est consciente que leur relation aurait pu ne pas marcher tel que le symbolise le fait de se retrouver ou de se perdre dans le labyrinthe.


Conclusion
Après avoir gardé si longtemps le silence sur son amour, Phèdre ne peut plus se maîtriser et laisse échapper cet aveu redoutable. Ayant d’abord essayé de faire cette déclaration de façon détournée, elle se laisse emporter par le vertige de son propre discours et rentre dans un véritable délire amoureux qui la pousse à rêver à haute voix et à faire une déclaration directe et non contestable.
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