De la louve blanche au garou brûlé
(à propos d'un conte de la Vienne)
Selon un récit que les narrateurs font remonter au moyen-âge, un jeune seigneur, revenant de croisade fortune faite, fait élever un somptueux château sur une colline qui domine la Vienne, près de Montamisé, où il mène douce vie et somptueux train. Après une année ainsi passée à festoyer et ripailler en compagnie de son épouse, qui n'est autre qu'une jeune beauté noire, princesse héritière des rois de Thèbes", voici que ce jeune seigneur doit hélas répondre à l'appel du duc de Poitiers, pour chasser les envahisseurs Wisigoths. Demeurée seule, la belle princesse se morfond dans ses appartements, et refuse désormais toute nourriture. Pour tromper son ennui, elle se lance de temps à autre à travers bois, montée sur une cavale blanche ramenée d'Arabie. L'hiver arrive bientôt, et la guerre contre les Wisigoths ne prend toujours pas fin, l'époux tant attendu ne revient toujours pas. Un malheur n'arrivant jamais seul, voici de plus qu'une louve blanche mène une bande de loups gris dans les bois voisins, attaquant étables, chiens errants, voyageurs égarés et enfants perdus. Les paysans de la contrée vivent dans la terreur, car aucune battue ne parvient à éliminer la terrible meute et sa meneuse. Enfin, au printemps, le jeune seigneur revient au pays, tout à la joie de retrouver la princesse, plus rayonnante que jamais malgré les privations de l'hiver. Apprenant l'existence de la louve blanche qui continue ses massacres de plus belle, il décide d'en finir avec ce fléau, et organise de nombreuses battues, mais en vain : ce maudit animal lui échappe toujours au dernier moment. Un soir cependant, il réussit à forcer la louve, qui finit par se trouver à porter de sa hache. Il la frappe de toute ses forces et, sous le coup, la bête pousse un hurlement qui ressemble curieusement à un cri de femme, évoquant même une voix qu'il lui semble reconnaître. Sautant à terre, il ne peut rattraper la louve qui disparaît dans un fourré, mais il aperçoit, sur l'humus ensanglanté, la patte qu'il a tranchée. Se baissant pour la ramasser, il ne saisit, à sa grande horreur, qu'une gracieuse main féminine à la peau noire. Retournant alors en hâte vers le château, il se rue dans les appartements de son épouse pour l'y trouver, évanouie sur sa couche et baignant dans son sang, le poignet gauche tranché. La rage au coeur, il tire son épée et frappe la belle au coeur mais, lorsqu'il retire son arme de la poitrine aimée, c'est maintenant la louve blanche qui gît sur les draps maculés. La légende précise qu'après ces événements, le malheureux ne tarda pas à mourir de mélancolie et que, depuis, il arrive que les voyageurs attardés dans la forêt voisine y rencontrent une ombre de louve blanche. Ils courent alors le risque d'être changés en loups gris.
Cette légende a été historicisée et littérarisée à l'envi. N'est-on pas allé jusqu'à préciser que le seigneur de l'histoire se nommait Géraud de Toufou, et que tout cela se passait en 1192 ? Voilà qui sent le "coup de patte" d'un érudit, voire la fausse légende créée de toute pièce. Pourtant, un récit très semblable concerne un vieux château situé "non loin de Poitiers", et réputé être un rendez-vous de sorciers. On rapporte qu'en 1530, trois jeunes gens décidèrent de s'y rendre, un vendredi à minuit. Regardant par une fenêtre éclairée, ils découvrirent un sabbat abominable. Horrifiés, ils s'enfuirent aussitôt, mais furent poursuivis par trois loups énormes, auxquels ils échappèrent de justesse, non sans blesser l'un d'eux à l'oreille. Le lendemain, on apprit qu'une femme, soupçonnée de sorcellerie depuis longtemps, devait rester clouée chez elle au lit, l'oreille comme déchirée d'un coup d'épée.
On retrouve dans ce récit, comme dans le précédent, le motif de la blessure (tantôt à la main, tantôt à l'oreille) qui, après la métamorphose, révèle l'identité véritable de l'être rencontré : grâce à ce stigmate, on apprend alors qu'il ne s'agissait pas d'un animal ordinaire, mais d'une "femme-garou".
Ce thème était très répandu au moyen âge. C'est ainsi que dans un recueil compilé dans la première moitié du XIIIe siècle, Etienne de Bourbon suggérait que le marquage au fer rouge était un bon moyen de "démasquer" de telles sorcières. Il donnait en exemple cette femme qui, voyant une petite vieille de ses voisines "montée sur un loup, entrer par une porte fermée" lui avait appliqué un fer brûlant sur le visage. Le lendemain, il fut aisé d'arrêter la sorcière qui avait pactisé avec les loups, car elle fut trahie par sa pommette brûlée. Dans son De nugis curialium (1181-1193), Gautier Map raconte aussi comment une mauvaise femme fut semblablement confondue par une marque faite au visage à l'aide d'un tisonnier ardent.
La croyance au loup-garou a la vie dure. Les Archives Départementales de la Vienne conservent la déposition des habitants de Bonneuil-Matours, à propos de la "mort d'un loup-garou" dans la forêt de Moulières, en 1770. Selon le témoignage de Joseph Brissonnet, les nommés Pierre Sommoneau et Jacques Maillet "se rendant de la foire de la Saint-Blaise dernière, trois février, qui se tient à Bonneuil-Matours, vers le soir (...), avaient tué et jetté dans l'eau (...) un loup-garou dans la crainte qu'il ne vint se changer en homme ou une femme." Un autre témoin, Pierre Andrault, affirma que Sommoneau et Maillet "avaient dit avoir tué le loup-garou qui ressemblait au mantelet ( ) de Madame Chambère, aubergiste à Chauvigny, et qu'ils l'avaient jetté dans l'eau et que, sur le champ, avant de le jeter dans l'eau, [il] s'était tourné en cadavre [humain]". Un troisième témoin rapporta avoir entendu dire que ce loup-garou était "plein d'argent."
En 1865, l'anglais Baring-Gould, rapportant le résultat de ses enquêtes dans le premier chapitre d'un livre intitulé The Book of Were-Wolves ("Le Livre des Loups-Garous"), notera encore que, dans la Vienne, personne n'osait traverser la plaine des environs de Champigny après la tombée de la nuit, car un loup-garou était censé y hanter les environs, "la langue pendante, les yeux luisants comme des feux-follets". Mais gageons que ce monstre ne devait être que le souvenir du prétendu garou tué par Maillet et Sommoneau, bien qu'à la suite de cet exploit les deux hommes aient été jugés et pendus, quatre-vingt-quinze ans auparavant, pour avoir tué en réalité un marchand revenant de la foire, et lui avoir dérobé cent écus...
En 1993, toutes ces histoires pourraient paraître bien lointaines, parfaitement incroyables, voire franchement naïves. Elles pourraient n'apparaître que comme de simples survivances, liées au souvenir d'une vie rurale d'autrefois, riche de "superstitions" et de coutumes sur le point de disparaître totalement, s'estompant chaque jour davantage, sous la pression de la modernité urbaine. Mais est-ce bien sûr ? L'insécurité des villes modernes, réelle ou fantasmatique, constitue un bon terreau, propre à la "repousse" de bien des croyances, actualisées et remises au goût du jour.
Déjà en 1860, Charles Dickens, dans All the Year Round, se faisait l'écho d'un récit que lui faisait sa nounou lorsqu'il était petit. Il s'agit de l'histoire d'une jeune servante qui s'était mariée à un vieux propriétaire maniaque. Et l'une de ses manies était de toujours garder son bonnet de nuit, en toutes circonstances. Cela étonnait fort la jeune épouse et, une nuit, elle profita du sommeil de son mari, et s'enhardit jusqu'à faire doucement glisser l'éternel couvre-chef. Quelle ne fut pas sa surprise de découvrir que son époux n'avait pas d'oreille droite ! En un éclair, elle comprit que l'homme qu'elle avait épousé n'était autre qu'un fameux cambrioleur, connu à l'époque pour avoir été essorillé dans l'accomplissement d'un de ses crimes. Sans doute avait-il l'intention de la tuer, pensa-t-elle. Sans hésiter, elle se saisit aussitôt du tisonnier, le fit chauffer au rouge, et fit passer le bandit de vie à trépas.
Quel rapport avec les histoires de loups-garous qui précèdent ? Le coup de l'oreille qu'on découvre blessée nous apparaît comme une vieille connaissance. Mais que penser de l'horrible détail du tisonnier chauffé au rouge ? La marque d'un fer ardent ne nous est pas non plus inconnue... on peut se souvenir que les objets rougis au feu apparaissent, dans nombre de récits traditionnels, comme de puissants contre-charmes.
Mais un dernier récit va nous permettre d'actualiser tout ce qui précède. En effet, parmi les "légendes urbaines" qui circulent actuellement, figure la suivante :
Dans une grande ville, une femme s'apprête à allumer son chauffage avec un allume-gaz d'un ancien modèle (vous savez, de ceux qui ressemblent à un tisonnier), quant, juste à ce moment-là, on sonne à la porte de son appartement. Pour ne rien risquer d'abîmer en posant cet engin quelque part, elle va ouvrir en le gardant à la main. Et là, elle se trouve en face d'un homme masqué à l'aide d'un bas ! Celui-ci, surpris de voir le tisonnier braqué vers lui, croit qu'il s'agit d'une arme quelconque, qu'il veut saisir pour la détourner de lui. Et, bien sûr, il se brûle cruellement, pousse un hurlement, et s'enfuit en courant dans l'escalier de l'immeuble. La femme, extrêmement choquée par l'aventure, parvient néanmoins à reprendre ses esprits, avant de descendre à l'étage du dessous, pour aller chercher de l'aide ou du réconfort chez ses voisins. Elle sonne à leur porte, et c'est la voisine qui ouvre, elle-même en état de choc, apparemment. La femme agressée lui demande : "S'il vous plaît, pourrais-je utiliser votre téléphone ? Il vient de m'arriver une chose affreuse !" Mais la voisine lui referme brusquement la porte au nez, non sans lui avoir lancé : "Non, ce n'est pas le moment ! Mon mari vient juste de rentrer, et il s'est brûlé à la main."
Dans ce récit contemporain d'insécurité, on aura reconnu sans peine le motif de la brûlure qui permet d'identifier l'agresseur. Bien sûr, il n'est plus question de loup, car la présence de ce fauve ne serait guère plausible dans un contexte d'immeubles de banlieue. Mais le masque - ôté après la brûlure - connote la métamorphose. Grâce à la brûlure, opérée à l'aide d'une version fort "perfectionnée" de l'ancien tisonnier médiéval, le voisin est proprement "démasqué". Du reste, le mot "masca" n'était-il pas le terme latin désignant autrefois la sorcière ? Et le mot "masque" lui-même n'a-t-il pas pour synonyme celui de "loup" ? Longue est la mémoire des mots, et profonde est celle des récits.